Commission des affaires économiques : Audition de Martin BOUYGUES

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En tant que membre de la Commission des affaires économiques et après avoir suivi de près les négociations relatives au rachat du groupe Alstom, Jeanine DUBIE a interrogé Martin BOUYGUES, Président-directeur général du groupe Bouygues.

A cette occasion, la député l’a notamment interrogé sur la nature de l’accord entre Alstom et General Electric et sur les éventuelles contreparties octroyées au groupe Bouygues, sur le plan de restructuration annoncé par Bouygues Telecom et enfin sur les ambitions de son groupe en matière de Très haut débit.

Retrouver ci-dessous le compte-rendu de son intervention et la réponse de Martin Bouygues.

Mme Jeanine Dubié.Le groupe Bouygues n’est-il pas le vrai gagnant de l’accord entre Alstom et General Electric ? Finalement, vous avez réussi à revendre une participation achetée précédemment à l’État à un prix très intéressant. Quel est aujourd’hui le prix de revente à l’État, et quelle sera la plus-value pour Bouygues ? La négociation avec l’État a-t-elle donné lieu à des contreparties dans d’autres domaines ?

Le plan de restructuration de Bouygues Telecom prévoit la suppression de 1 516 postes – près de 17 % des effectifs – après un plan de départs volontaires en 2012 qui a concerné 550 personnes. Ce plan traduit-il la volonté de Bouygues de faire rapidement évoluer son modèle économique afin de rester un opérateur dans le fixe et le mobile ?
Comment comptez-vous assurer votre indépendance face à la concurrence ? Quelles sont vos ambitions en matière de très haut débit ?

M. Martin Bouygues. S’agissant d’Alstom, au terme d’une analyse calme et pertinente, Patrick Kron a considéré qu’un rapprochement était inéluctable, car Alstom seul n’était pas viable. Alors qu’il avait le choix entre agir ou attendre d’être dans le mur, il a décidé de prendre les devants et de rencontrer différents acteurs.
Les discussions n’avaient pas commencé depuis très longtemps lorsque les fuites dans la presse américaine les ont révélées. Il n’a pas fallu des mois, ce fut l’affaire de quelques jours. Le PDG souhaitait proposer au conseil d’administration la solution qui préserve au mieux les intérêts d’Alstom en France. C’est le cas.

Le conseil d’administration a estimé que l’entreprise devait évoluer, faute de quoi elle connaîtrait de très graves difficultés. Le Gouvernement a amendé l’accord pour le renforcer et préserver certains intérêts français. Il m’a fait savoir qu’en l’absence de cession de nos titres, il refuserait l’accord. Je ne tenais pas à endosser cette responsabilité, et nous avons donc accepté de céder les titres. Je précise cependant que le Gouvernement aurait pu choisir de les acheter au fil de l’eau puisque 70 % du capital d’Alstom est flottant.

Pourquoi Bouygues n’a pas investi ? En tant qu’actionnaire, il ne nous appartenait pas de prendre cette décision. En outre, le groupe peut difficilement gérer de front plusieurs crises. Or la situation de Bouygues dans le secteur des télécommunications est particulièrement complexe. Pour Alstom, le problème tient moins au financement qu’à la stratégie industrielle – l’entreprise ne dispose pas de la gamme de produits et des réseaux commerciaux permettant de vendre dans le monde entier. Une augmentation de capital n’aurait pas réglé pas le problème industriel.
S’il y a lieu, le dividende exceptionnel sera imputé sur le prix de vente à l’État des titres – les accords signés le prévoient.
Patrick Kron a-t-il décidé seul ? Bien sûr que non ! Comme il était tenu de le faire, il a informé le conseil d’administration.

M. Jean-François Guillemin, secrétaire général du groupe Bouygues. Le président d’une société ne peut pas vendre un actif sans consulter les instances représentatives du personnel ni solliciter les autorisations administratives nécessaires. J’ajoute que le conseil d’administration a choisi de soumettre l’accord à l’assemblée générale d’Alstom qui décidera donc en dernier ressort.

M. Martin Bouygues. Dans la téléphonie mobile, un de nos concurrents bénéficie d’une itinérance qui lui permet d’alléger ses investissements, créant ainsi une distorsion de concurrence qui nous est très préjudiciable. Le régulateur a offert ces conditions au nouvel entrant dans le mobile sans considérer la position qu’il occupait dans le fixe. Sachez que les marges dans la téléphonie fixe de certains opérateurs sont supérieures à celles des groupes de luxe français.

Il y a de la place pour un peu d’agressivité ; c’est l’attitude que nous avons décidé d’adopter. Nous avons besoin de nous développer dans la téléphonie fixe, où notre offre remporte d’ailleurs un grand succès.
Les entreprises doivent retrouver par elles-mêmes un équilibre naturel. Dès lors que la régulation garantit une compétition équitable, il n’y a pas de raison que l’équilibre ne soit pas rétabli.

M. Didier Casas, secrétaire général de Bouygues Telecom. Le « refarming 1800 » a été décidé par les pouvoirs publics dans les conditions que vous connaissez. Il avait toute raison de produire les effets positifs qu’on en attendait. S’il n’a pas été tout à fait à la hauteur des espérances, c’est qu’un opérateur sur le marché a une offre très généreuse dont il ne peut assurer le service, ayant un nombre d’antennes 4G très inférieur à celui des autres opérateurs. Or personne, des pouvoirs publics ou du régulateur, ne s’en est ému et n’a expliqué qu’il ne pouvait pas vendre de la 4G aux consommateurs dans ces conditions.

M. Martin Bouygues. Pour en revenir à Alstom, nous avons acheté les titres en 2008-2009, avant la crise. Nous avons dû déprécier très significativement dans nos comptes notre participation au capital, ce qui a engendré 1,5 milliard d’euros de pertes pour notre groupe en 2013. Il s’agit donc évidemment d’une participation difficile à gérer.
J’ai lu, moi aussi, des allusions à des accords négociés entre Bouygues et l’État et qui porteraient sur des compensations. Je vous rassure : nul accord de cette nature n’a été conclu dans aucun des secteurs dans lesquels nous intervenons.

Industriel par tempérament, entrepreneur par goût, j’ai pour métier de développer et faire croître les entreprises. L’avenir d’Alstom est, pour moi, une vraie préoccupation. Mon obsession, dans cette affaire, a donc été de ne pas bloquer l’opération, ce qui aurait mis Alstom dans une situation très problématique, mais au contraire de la faciliter autant que possible – ce que j’ai fait.
En ce qui concerne le plan de restructuration qui touche Bouygues Telecom, j’estime que lorsque le régulateur prend des décisions aussi importantes, qui obligent les entreprises qu’il régule à modifier brutalement leur modèle économique, l’État devrait en assumer la responsabilité. Ce plan, qui concerne 1 500 personnes, fait suite à celui de 2012 que vous avez rappelé et qui en a touché 550. Sachez que, parmi ces dernières, seules quatre n’ont pas encore retrouvé un emploi stable. La tradition sociale de Bouygues n’a rien d’agressif ni de dur, au contraire : nous avons toujours consenti d’énormes efforts pour préserver la situation de l’emploi et un bon climat social au sein de notre groupe. Ce plan est la chose la plus terrible qu’il m’ait été donné de faire au cours de ma carrière. J’ai soixante-deux ans, je travaille depuis quarante ans, je préside Bouygues depuis vingt-cinq ans et je ne m’attendais pas à devoir subir une telle situation.

Pour l’avenir, nous devons préparer Bouygues Telecom à être compétitif dans un environnement composé de quatre opérateurs. La dégradation de cet environnement va-t-elle obérer leurs capacités d’investissement ? Dans un premier temps, en tout cas, on peut le penser. J’ai évoqué les pertes considérables qu’ils ont subies et qui entraînent, pour l’État français, une perte de recettes fiscales elle-même considérable. Comment ces pertes resteraient-elles sans effet ?