CAE : Audition de Patrick POUYANNE, directeur général du groupe TOTAL

Mercredi 8 juillet matin, la commission des affaires économiques a auditionné Patrick Pouyanné, directeur général et président du comité exécutif de Total.

Jeanine DUBIE l’a interrogé au nom du groupe RRDP sur la politique d’investissement de son groupe à l’étranger et notamment sur le continent africain, sur les investissements de son groupe dans le solaire et sur sa contribution à la COP 21.

Retrouvez ci-dessous la vidéo de son intervention

 

Mme Jeanine Dubié. Ma première question concerne les effets de la chute des cours du pétrole sur les effectifs salariés. Nous avons appris il y a deux jours que le groupe Technip supprimait 6 000 emplois, soit 15 % de ses effectifs, en raison notamment de cette chute des cours. Vous semblez faire preuve d’un certain optimisme, et vous nous avez répété ce que vous aviez déjà déclaré à la presse : « il faut réagir sans surréagir ». Je voudrais tout de même que vous nous donniez votre position par rapport à ce nouvel environnement. Où en est votre plan de départ volontaire ? Comment se déroulent les négociations avec les partenaires sociaux ?

Ma deuxième question porte sur la place de l’Afrique dans la politique de développement de Total. Vous avez accompagné le président Hollande en Angola. Lors de ce déplacement, vous avez évoqué votre grand projet offshore, Kaombo, qui représente pour cette année un investissement total de 2,5 milliards de dollars, soit presque 10 % des sommes investies par votre groupe. Dans quelle mesure ce continent constitue-t-il un débouché d’avenir pour la filière pétrolière ? Quels objectifs y poursuivez-vous, à court et moyen terme ?

M. Patrick Pouyané. Après la Russie, j’en viens à l’Angola. J’y ai en effet accompagné le président Hollande. Nous sommes le plus grand opérateur pétrolier en Angola : nous y produisons plus de 700 000 barils par jour, soit 40 % de son pétrole. L’Angola produit en effet 1,8 million de barils par jour. Dans ce seul pays, nous employons 2 500 personnes. Nous sommes « le » grand partenaire de l’Angola, comme l’a déclaré le président Dos Santos au président Hollande. Nous avons d’ailleurs signé des accords pour consolider et même développer notre partenariat avec Sonangol.

Aujourd’hui, objectivement, l’Angola ne va pas très bien. Il fait partie des pays qui souffrent du prix du baril à 50 dollars. Il faut dire que 95 % des ressources budgétaires de l’Angola sont liées au pétrole. En raison de la baisse du prix du pétrole, un certain nombre des programmes de reconstruction se trouvent directement impactés.

Que pouvons-nous faire ? Continuer à produire du pétrole. Nous sommes d’ailleurs en train d’augmenter notre production, puisque nous avons lancé l’an dernier le projet CLOV, une unité flottante de production, qui fonctionne très bien.

Par ailleurs, nous investissons dans un très gros projet, le projet Kaombo
– 16 milliards en 100 % ; et nous en avons 35 %. Nous maintenons cet investissement, parce que le projet avait démarré en 2013 et qu’on ne peut pas arrêter un projet pétrolier de cette taille. Cela ne pourrait que coûter beaucoup plus d’argent. Nous gardons le cap, même si on cherche, comme toujours, à négocier avec les entrepreneurs pour diminuer les dépenses et les coûts.

Je tiens à préciser que c’était la première fois qu’un président français allait en Angola. Cette visite s’est très bien passée. Nous sommes maintenant sortis de la guerre et de l’Angolagate, et le Gouvernement a su rétablir de bonnes relations avec ce pays. L’exemple de l’Angola est typique de ce que peut faire un groupe comme Total : malgré toutes les difficultés, il a su garder le cap, et il reste le premier opérateur pétrolier en Angola.

 

Mme Jeanine Dubié. En parallèle, l’acquisition de SunPower est l’une des plus importantes qui ait été réalisée par un géant pétrolier dans le domaine des énergies renouvelables. Ce n’est pas anodin et l’on peut imaginer que Total souhaite s’inscrire dans le processus de transition énergétique impulsé par le Gouvernement. Mais on sait aussi qu’en Afrique, de nombreux habitants souffrent encore d’un manque d’accès à l’énergie. Quel effort peut-on donc attendre de Total pour améliorer l’accès des habitants de ce continent à l’énergie, et plus particulièrement aux énergies renouvelables, à travers SunPower ?

M. Patrick Pouyané. Vous avez également soulevé la question du solaire. Son coût baisse en effet fortement, de 15 % par an, et cela va continuer. Mais son stockage reste un vrai problème. Le solaire est une énergie intermittente, ce qui oblige à recourir à d’autres sources d’énergie complémentaires, comme le gaz. Donc, ce qui peut faire émerger le solaire, c’est d’arriver à le stocker. Ce n’est pas un sujet facile, mais nous y travaillons de façon assez innovante. Nous avons d’ailleurs des intérêts dans plusieurs start-ups qui s’y intéressent.

Pour moi, le solaire est à l’énergie ce que le téléphone mobile a été aux télécoms : on n’a plus besoin de grands réseaux, de ces lignes et de toutes ces infrastructures ; on peut amener le solaire chez le particulier. Mais cela n’a de sens que si on peut le stocker. Et malheureusement, je trouve que l’on n’a pas beaucoup progressé depuis trente ans dans la science du stockage de l’énergie.

Cela m’amène à vous parler du solaire en Afrique. Je pense que c’est une vraie solution pour ce continent. Les Africains n’ont pas de grands réseaux d’électricité, mais on peut leur amener l’énergie. Pour l’instant, nous avons développé une filière d’un business social – du type Bottom of the pyramide (BOP), selon les théories de Yunus – à base de lampes solaires, les lampes Awango, qui valent à peu près 15 dollars. Nous travaillons avec Schneider Electric pour essayer d’en baisser le prix.

En trois ans, nous avons distribué un million de ces lampes en Afrique, ce qui fait que l’on a touché 5 millions d’Africains. Je viens de signer en Angola et dans plusieurs autres pays des accords afin de pouvoir les diffuser. Pour cela, nous utilisons le réseau des stations-service. Nous demandons aux gouvernements africains de les détaxer. C’est un outil qui fonctionne bien. Nous avons même appris que la moitié des utilisateurs les achetaient pour recharger leur portable ! Notre ambition est d’en distribuer 4 millions, pour toucher 20 millions d’Africains d’ici à 2020. On peut donc amener de l’énergie à des populations qui n’en ont pas les moyens. Et de cette manière, on contribue aussi à la lutte contre le changement climatique.

Avec SunPower, on peut s’engager dans des équipements plus lourds. Il ne faut pas oublier que le solaire est une industrie capitalistique. L’entretien des installations n’est pas cher, mais en revanche, au début, il faut mettre beaucoup d’argent – même pour un groupe comme Total. Pour devenir un électricien solaire avec SunPower et croître, il faut prévoir des investissements de 500 millions à un milliard par an. Ce n’est pas parce que c’est vert que ce n’est pas cher.

Aujourd’hui, SunPower diffuse le solaire aux États-Unis par un système de leasing. Les particuliers n’investissent pas. Nous faisons l’investissement, nous construisons les panneaux, nous les installons, nous les leur louons et nous sommes remboursés. Cela demande des capitaux. Nous avons recours à des partenaires financiers comme l’ont fait Peugeot, Renault et tous les autres constructeurs automobiles pour vendre leurs voitures. Tout cela demande beaucoup de capitaux. C’est une des limites à l’émergence du solaire.

L’Afrique a une importance majeure pour notre groupe. C’est même, à mes yeux, le continent où on se développera. Total est la Major qui y est la plus implantée – les Anglo-Saxons en ont un peu peur. Nous sommes présents non seulement dans la production, mais aussi dans la distribution ce carburant. Nous occupons 16 à 18 % du marché africain de distribution de carburant, dans 43 pays. Nous allons jusqu’au client, même si ce n’est pas simple en raison des problèmes de transport et de sûreté, car nous tenons à notre chaîne intégrée.

Ce continent est au cœur de la stratégie du groupe. Il faut préciser que Total est la seule Major qui n’a pas de ressources domestiques. Nous devons aller hors de France. Pour des raisons historiques, nos équipes ont su se développer en Afrique, et nous y avons de bonnes relations.

Mme Jeanine Dubié. Ma troisième et dernière question sera la suivante : dans quelle mesure votre groupe participera à la future conférence COP 21 ?

M. Patrick Pouyané.

Enfin, Mme Dubié m’a interrogé sur nos contributions à la COP 21. Celles-ci sont de divers ordres.

Avec cinq pétroliers européens, nous venons de signer un document appelant à donner un prix au carbone. Total est à l’origine de ce document. J’ai repris avec mes collègues la démarche initiée par Christophe de Margerie. Donner un prix au carbone signifie renchérir le coût de l’énergie, et cette attitude peut paraître paradoxale pour un producteur d’énergie. Mais c’est à travers des actes de ce type que l’on s’engage. Nous avons signé un certain nombre de conventions des Nations unies et de la Banque mondiale. Nous nous sommes notamment engagés à arrêter de brûler du gaz sur nos installations à l’horizon 2030 ; en dix ans, ces opérations ont déjà été divisées par deux.

Après, je suis aussi un acteur économique. Je participe moi-même au business dialogue mis en place par Laurent Fabius, et je considère que l’on peut avoir un rôle d’influence sur le secteur pétrolier. On peut faire évoluer les esprits. Le débat généré par l’appel que nous avons lancé avec cinq pétroliers a eu des échos au-delà de l’Atlantique. C’est beaucoup moins noir et blanc que les médias veulent bien le dire. De nombreuses entreprises américaines sont en train de s’interroger : et s’ils avaient raison ?

Les choses bougent, et je pense que l’on peut avoir une influence positive sur la COP 21. Après, la diplomatie, c’est le rôle des diplomates.